littérature

XVI –

 

              Sanglantes nuées, des gerbes éclaboussant les trottoirs parsemés de flâneurs et de coursiers alourdis. Les fleurs aux balcons se pâment sous la douceur de l’atmosphère et des exquises lueurs astrales. Un calme étrange plane au-dessus de la ville. Les véhicules se font plus rares, plus discrets dans leur avancée miroitante et caverneuse. Hachurés par les larmes solaires, les nuages se sont dispersés au lointain tandis que commencent à pointiller quelques astres. L’esprit tranquille, je ne suis qu’un flâneur parmi d’autres, battant le pavé, détroussant l’heure et chérissant la surprise. Les yeux pris dans le tourbillon des couleurs vermillonnes, la main légère, le pas vif et aventureux, je m’engage dans les ruelles tortueuses qui se dérobent à la routine, où le linge pend de toit en toit, où fleurissent les cris et les soupirs au creux des moribondes meurtrières — la vieille ville. (suite…)

XV –

 

               Aux carreaux des immeubles. Le froid dense et nocturne de la ville endormie, des rideaux brisés, baissés, déchirés, écartés au supplice de l’escapade visuelle — dégringolade de l’attente le long des conduites de cuivre ; aigreurs discrètes, jusque sur le pavé, jusque dans la bouche des égouts refroidis par la neige de l’hiver. Bancs neigeux, arbres neigeux, ruelles neigeuses, valses moutonnières dans les tréfonds du rêve. A la main, le verre, tout écartelé par un liquide ambré et vivifiant ; au front le souci, au cœur le long déroulement des années lourdes et futiles. Au fond, l’être n’a pas changé, mais seul, seul dans le reflet du miroir que le temps a figé, tant de paroles fumeuses déversées par les oubliettes urbaines. Les captifs se sont repliés sous la cape du sommeil, trop froids, trop pâles sous l’averse invisible du vent. Trois clignotantes vignettes ont marqué la voûte. Mes yeux sont montés, la main s’est resserrée, un léger doute m’a sorti de la rêverie. Le ciel gonflé par le suc avili des jours pollués et malsains s’était grisé pour le plaisir des enfants. Mais de la neige il ne restait que de disparates écumes, ici et là, comme des îlots réduits par l’avancée des crues inopportunes. Il pleuvait à présent. Et cette pluie, encore fine et maladroite, roulait ses gouttes au goutte à goutte des envies stellaires. Dos à la pénombre, la bouteille paraissait déjà vide. L’amertume me vint. (suite…)

XIV –

 

               Le dernier jour de notre expédition, la fin du voyage, le jour naissait — par l’astre larmoyant et le nuage déchiqueté ; un parfum de regret et de mélancolie nous chargeait de réminiscences aiguës. Ainsi nous allions, le pas foulant le gravier épars de la grande allée, d’un mouvement bancal et pris d’incertitude ; aussi s’assombrissaient nos regards et s’entremêlaient nos pensées. La froideur nocturne n’était alors plus qu’une énième promesse pendue à la corde de notre existence. (suite…)

XIII –

 

   Ce n’était rien, rien qu’un peu de nuit sur le visage. C’était une mauvaise entreprise avec laquelle nous avions décidé d’en finir à la lumière éclatante d’une chaude après-midi printanière. Les arbres fleuris nous embaumaient les yeux, des tapis de fleurs nouvelles émergeaient sous nos pas encore incertains. Nous étions dans le sillage des parcs délaissés, sur un chemin zébré de fêlures serpentant entre les dernières habitations de la couronne périurbaine, vers quelque inconnu à l’horizon scintillant. L’esprit s’envolait, pareil à cette fleur de cerisier qu’une rare brise faisait tournoyer dans les cieux, lui faisant miroiter ses secrets — profonds et infinis — pour enfin ne lui octroyer qu’une descente brutale et chagrine sur le tertre impur de la ville sclérosée. (suite…)

XII –

 

   Le temps d’un soupir, le temps d’un rire ; les obligations nous rappellent à la dureté placide de l’extérieur. Ainsi j’allais, habillé par la lassitude, délaissant mon antre solitaire par quelque mâtinée hivernale et humide.

   Les éclats du ciel délavé tambourinaient faiblement aux vitres, se lançaient dans des poursuites alanguies sur les trottoirs et leur misère. La misère humaine se lovait près des vitrines, des grands magasins, l’œil vaporeux et les mains tricotant l’absurde près des chaufferies, auprès du feu tremblant d’un poêle artificiel. Personne ne parlait, ou plutôt personne n’osait parler. Tous allaient, le front baissé, par automatisme et résolution faussée — vers la Grande Avaleuse. Par le dédale des rues et des avenues, par l’escalade inversée, jusqu’aux tréfonds de cette terre urbaine maculée de noirceur et de poussière charnelle,  un dernier regard jeté sur ce ciel trop plein, trop loin pour apporter le réconfort, et nous étions aspirés dans notre descente quotidienne. Chaque jour, chaque matin, un vent aigre nous meurtrissait les narines. (suite…)